Le problème de la double traduction ...
Une difficulté bien connue des traducteurs, et dont on a peu conscience en dehors d'eux, est le fait que le texte à traduire est parfois déjà une traduction, pas nécessairement fidèle, et qu'il faut dans la mesure du possible essayer de la dépasser pour remonter à l'original.
L'exemple classique est constitué par les Évangiles, qui nous rapportent en grec des propos tenus évidemment en araméen ; comme les originaux semblent perdus, s'ils ont jamais existé, il en résulte d'interminables querelles d'érudits, dont on aura une idée avec l'hypothèse midrashique par laquelle une poignée d'amateurs s'efforce de prouver que le monde entier, y compris les plus grands spécialistes, s'est lourdement trompé jusqu'à eux. Un autre exemple est constitué par les textes latins du moyen-âge où des clercs s'efforçaient de transposer dans la langue de Cicéron des réalités dont Cicéron n'avait pas la moindre idée, allant jusqu'à faire d'un « archevêque » un « archiflamen ».
De nos jours cependant le phénomène s'est amplifié et se présente sous des formes diverses.
Il y a d'abord l'utilisation consciente d'une langue-pont ; s'il faut traduire en grec moderne un texte estonien, on pourra avoir du mal à dénicher un traducteur connaissant à la fois les deux langues et le sujet traité. C'est d'une traduction, généralement en anglais, dont partira le traducteur. L'imprécision de cette langue peut présenter des problèmes, comme le fait remarquer Claude Piron avec cette phrase dont il avait dû contrôler la traduction française : He could not agree with the amendments to the draft resolution proposed by the delegation of India. Le premier traducteur ne pouvait savoir si proposed se rapportait à amendments ou à resolution et il avait choisi la mauvaise solution. Claude Piron, qui avait sous les yeux l'ensemble du rapport, a pu rectifier[1]
Mais le problème est souvent que, l'anglais passant pour langue internationale, comprise partout, on aura instinctivement recours à lui en s'imaginant par là faciliter les choses. Le responsable d'une entreprise espagnole veut écrire à une entreprise française ; le plus simple serait qu'il jetât les grandes lignes dans sa langue, qu'une secrétaire mît le texte en forme et qu'il le relût avant envoi, ayant ainsi exprimé sa pensée du mieux possible. Le destinataire remettrait la lettre à un traducteur d'espagnol vers le français et disposerait d'une version correcte. Dans la pratique le responsable espagnol jugera plus poli de demander à une secrétaire supposée bilingue d'écrire la lettre dans la langue de Sa Gracieuse Majesté, et la secrétaire la rédigera donc dans ce qu'elle croira être de l'anglais. Le correspondant ne comprenant rien au charabia qu'on lui envoie s'adressera tout de même à un traducteur, lui prêtant sans doute des pouvoirs surhumains, et le résultat ne sera pas excellent.
Un état d'esprit analogue jouera quand une société internationale dispose d'un texte allemand et de sa traduction en anglais et qu'elle a besoin maintenant d'une version française. C'est presque automatiquement que l'on enverra à un traducteur la version anglaise qui sera susceptible de lui poser infiniment plus de problèmes que l'original.
Il peut s'ajouter le cas des passages qu'on avait oublié de traduire, ce qui n'est pas exceptionnel avec les tableurs. Comment faut-il les traiter ? Que faire quand on comprend cette langue mais qu'on n'en est pas officiellement chargé ?